Il est utile de catégoriser les technologies touchant le travail policier au sens large (qui inclue la sécurité privée) de deux façons. Premièrement, ont peut les différencier selon qu’elles sont présentées comme des problèmes ou comme des solutions policières. Certaines technologies viennent modifier l’espace social dans lequel les producteurs de sécurité doivent évoluer (Leman-Langlois, 2006). Par exemple, l’avènement de la toile mondiale et du commerce électronique, en créant de nouvelles opportunités criminelles, a créé de nouvelles cibles policières aux chapitres de la surveillance et de la répression. D’autres technologies viennent modifier la pratique policière parce qu’elles sont adoptées par les corps policiers et les entités privées (Leman-Langlois et Brodeur, 2005). Le meilleur exemple est celui des caméras de surveillance en circuit fermé, extrêmement courantes dans la sphère privée mais apparaissant de plus en plus sur la voie publique.
Deuxièmement, on peut aussi classer les technologies selon qu’elles influent sur le traitement de l’information ou sur l’intervention policière. Côté information nous trouvons bien sûr les multiples facettes de l’informatisation des données. Cet aspect est hautement complexe et se subdivise en une multiplicité d’aspects interreliés. Des aides à l’analyse humaine aux banques de données à l’exploration de l’information une foule de révolutions technologiques ont pris racine depuis les 15 dernières années. Pour ce qui est des technologies d’intervention, nous trouvons en forte progression une variété de nouvelles armes dites « non-létales », en particulier le pistolet à décharge électrique de marque Tazer, présentement à l’essai au Québec.
Les technologies d’intervention ont en fait été les premières à montrer aux chercheurs la puissance transformatrice des technologies. Alors qu’il était admis qu’il s’agissait simplement de nouveaux outils pour faire la même chose que les policiers faisaient déjà, de façon plus efficace ou plus rapide, l’étude de l’arrivée de ces outils a montré qu’en fait la pratique policière en était transformée au point de produire de nouvelles conceptualisations du rôle de la police, de la nature de la criminalité et de celle du public et des suspects. L’exemple typique est celui de l’arrivée de la voiture de patrouille.
Leman-Langlois a déjà montré à quel point le potentiel révolutionnaire des caméras de surveillance restait jusqu’à maintenant peu exploré et les transformations occasionnées semblent avoir peu fait l’objet d’étude (Leman-Langlois, 2003). L’immense majorité des évaluations de ces caméras portent sur leur efficacité en tant qu’outil policier de surveillance, sans égard aux divers effets organisationnels et conceptuels qui s’y rattachent. Les caméras sont également intéressantes parce qu’elles traversent la frontière entre l’opérationnel et le traitement de l’information, du moment que l’analyse des images produites est faite non plus par du personnel mais bien par un logiciel. Dans ce cadre, c’est le personnel policier qui devient l’outil, répondant aux conclusions de l’analyse informatisée de l’image.
Dans un projet courant d’analyse de l’impact de la surveillance vidéo, nous étudions l’effet de la présence symbolique de surveillance à distance sur les résidents et visiteurs d’un quartier. L’objectif est de délimiter les contours de l’effet de cette symbolique sur le sentiment d’insécurité des individus.
Un autre projet en cours vise l’arrivée et les modalités de la présence policière sur internet (Leman-Langlois, 2006). Cette présence est hautement variable selon qu’il est question de « police » privée, de polices municipales, fédérales ou d’agences de renseignement. Fondamentalement considérée comme marginale par la plupart des institutions, la police de l’internet reste un objet criminologique fascinant puisqu’on peut y être témoin d’une redéfinition du rôle de la police ainsi que de la « nature » contestée de ce qu’on appelle couramment le « cyberespace ». Bref, même si les effectifs et ressources déployées pour contrôler la toile mondiale restent infimes, puisqu’il s’agit d’un sujet hautement médiatisé et omniprésent (de plus en plus de crimes et de criminels ont un rapport poche ou lointain avec les TIC), l’objet « cybercrime » risque de devenir de plus en plus important dans le discours institutionnel et éventuellement dans les pratiques générales de l’institution. Par exemple, il serait surprenant que les policiers affectés à la cybercriminalité restent encore longtemps des membres négligeables de la structure de pouvoir organisationnelle.
CYBERCRIME
L’omniprésence de l’informatique en réseau dans la vie quotidienne a fourni aux délinquants et aux organisations de sécurité de nouveaux outils qui ont en partie redéfini la notion de crime. Si Foucault (1975) ou Orwell avaient entrevu le potentiel qu’offre aujourd’hui la technologie en matière de surveillance, leur prédiction était de nature panoptique, c’est-à-dire qu’elle mettait l’accent sur la domination par un acteur central (en l’occurrence l’État) qu’aurait permis la multiplication des moyens de contrôle technologiques. Or, si la traçabilité des opérations en ligne confère effectivement aux services publics et aux entreprises la capacité de suivre les activités des utilisateurs, la nature distribuée de l’informatique en réseau a produit une réalité beaucoup plus complexe qui a permis la « démocratisation » des outils de surveillance.
Les criminels exploitent en effet des outils et des logiciels similaires à ceux des organisations de sécurité et des acteurs économiques afin de surveiller leurs cibles, identifier leurs vulnérabilités et commettre leurs méfaits. Clairement, l’impact de la technologie sur la criminalité est source d’ambiguïtés, voire de contradictions (Ellul 1988). L’objectif de ce chantier est par conséquent d’améliorer l’état des connaissances encore relativement fragmentaires de l’impact qu’ont les nouvelles technologies sur la criminalité en réseau, et les ressources qu’elles offrent ou les limites qu’elles imposent aux organisations de sécurité.
On utilisera pour cela des études de cas constituées à partir de dossiers d’accusation soumis dans des procès criminels au Canada, mais aussi aux É-U et en Australie, ainsi que des documents publiés dans la presse généraliste et professionnelle, et des entretiens avec des informateurs clés provenant des organisations publiques de sécurité (services de police et de renseignement, organismes d’application de la loi), de la sécurité privée haut de gamme, de l’industrie des biens et services informatiques, ou encore du secteur financier.
On cherchera, à travers ces études de cas, à comprendre :
(1) l’asymétrie institutionnelle introduite par les nouvelles technologies qui semble conférer à la criminalité en réseau un avantage sur les organisations de sécurité (Arquilla et Ronfeldt 2001) ;
(2) les capacités d’apprentissage, de résistance et de retournement des technologies de contrôle (écoutes et interceptions électroniques, analyse criminelle, datamining…) que la criminalité en réseau va présenter ;
(3) les effets contre-productifs de certaines technologies de surveillance déployées par les organisations de sécurité sur la prévention et la lutte contre la criminalité ;
(4) l’impact respectif des nouvelles technologies sur la coordination des réseaux criminels et de sécurité (Dupont 2005), notamment sous l’angle des rapports de confiance.
BIBLIOGRAPHIE | OUVRAGES CITÉS
- Arquilla, J. et D. Ronfeldt (eds.) (2001), Networks and Netwars, Santa Monica: Rand.
- Brodeur, Jean-Paul et Stéphane Leman-Langlois (2005), « Surveillance-Fiction : High And Low Policing Revisited », Richard V. Ericson and Kevin Haggerty, The New Politics of Surveillance and Visibility, Toronto : Toronto University Press.
- Dupont, B. (2005), « Les morphologies de la sécurité après le 11 septembre : hiérarchies, marché et réseaux », Criminologie, vol. 38, no. 2, pp. 123-155.
- Ellul, J. (1988), Le bluff technologique, Paris : Hachette.
- Foucault, M. (1975), Surveiller et punir, Paris : Gallimard.
- Leman-Langlois, Stéphane (2006) « Le crime comme moyen de contrôle du cyberespace commercial », Criminologie, 39 (1).
- — (2005) « Theft in the Information Age : Music, Technology, Crime and Claims-Making », Knowledge, Technology and Policy, 17 (3-4), 140-163.
- — (2003) « The Myopic Panopticon: the Social Consequences of Policing Through the Lens », Policing and Society, 13 (1), 43-58.
- Brodeur, Jean-Paul et Stéphane Leman-Langlois (2004), « La surveillance totale », Cahiers de la sécurité intérieure, no. 55, 61-90.
- Leman-Langlois, Stéphane et Jean-Paul Brodeur (2005), « Les technologies de l’identification » Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, 2005 (1), 69-82.
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PROJETS EN COURS
1
Surveillance de masse et propriété privée
Phase de réalisation
Collecte documentaire et observation
Objectif
La baisse des coûts, la préoccupation pour la sécurité et l'empressement des gouvernements à subventionner les mesures visant à faire la « prévention » du terrorisme ont favorisé la prolifération des systèmes de vidéosurveillance privés. Dans les endroits ouverts au public, ou « propriétés privées de masse », cette prolifération engendre-t-elle une nouvelle conception des nuisances, de la déviance, de la délinquance, de la criminalité et des comportements « adéquats » ?
Réseau : Security Camera Awareness Network (SCAN)
Responsable
Stéphane Leman-Langlois
2
Caméras de surveillance sur la voie publique. Représentations sociales du risque, de la criminalité et de la surveillance chez les résidents d’un quartier.
Phase de réalisation
Terminée. Publication : Leman-Langlois, Stéphane (2008), « The impact of Videosurveillance on the Social Construction of Security », S. Leman-Langlois, Techocrime : Technology, Crime and Social Control, Londres, Willan, 27-45.
Objectif
Cette recherche a pour objectif principal de mieux comprendre l’impact des caméras de surveillance policière sur le sentiment de sécurité d’une population d’un quartier urbain, à la lumière du sens que leur accorde ses résidents et ses travailleurs. Elle a pour objectif secondaire de déceler les paramètres qui constituent, pour une population donnée, une surveillance adéquate de son territoire.
Responsable
Stéphane Leman-Langlois
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Projets des étudiants
a) La construction de la suspicion : ethnographie de centres de contrôle de vidéosurveillance
Anne-Marie Pratte ; mémoire de maîtrise, École de criminologie,
Université de Montréal
b) La cybercriminalité à la Sûreté du Québec
Pierre-Éric Lavoie ; mémoire de maîtrise, École de criminologie,
Université de Montréal
c) Création et structuration des répertoires publics de délinquants sexuels aux États-Unis
Patrick Laurin ; mémoire de maîtrise, École de criminologie,
Université de Montréal
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